Le Bidoine

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Epidoine 62 – Phoenix / Wolfgang Amadeus Phoenix

Wolfgang Amadeus Phoenix

Wolfgang Amadeus Phoenix

Ecoutez en lisant : Lisztomania et 1901

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Isidore, essouflé, les bras écartés pour tenir les deux combattants à distance, le visage rouge comme en pleine canicule, se remémorait la suite d’événements qui l’avait conduit là.

Il était sorti tranquillement du métro, avait aperçu son ami Alex se battre, ce même Alex qui lui avait crié quelque chose, tandis qu’il martyrisait le bras de son opposant. Isidore ne se souvenait plus ce qui avait été dit. Il se rappelait en revanche avoir tenté de les apaiser vocalement, en vain, puis de s’être positionné pile au milieu des deux, d’avoir récupéré quelques coups perdus, notamment de la part de son ami. Que lui avait-il dit, déjà, son ami Alex ?
Puis il avait finalement réussi à les séparer, le pauvre inconnu à terre, tenant son bras endolori dans la main qui lui restait, tandis qu’Isidore plaquait contre le mur Alex, qui continuait de crier. Que criait-il ?

Isidore reprenait difficilement son souffle, et il sentait qu’il lui manquait une information majeure, celle qui lui permettrait de remettre les pièces du puzzle en place, et, du moins il l’espérait, de raisonner Alex. Ce dernier avait beau crier à quelques centimètres de l’oreille d’Isidore, celui-ci n’arrivait pas à l’écouter. Soudain, un mot fit tout basculer. Un simple mot, enfoui au milieu des injures et autres grognements, réussit à émerger du brouhaha pour se loger dans le tympan d’Isidore. Ce mot, c’était « Beatles» .

En un éclair, tout revint à Isidore : le pauvre homme ensanglanté à terre, qui le regardait à présent comme on regarde le maître chien qui parvient avec toutes les peines du monde à maîtriser le doberman qui vient de vous arracher une main, les yeux pleins de reconnaissance, mais encore embués par la peur phénoménale que le chien se défasse de l’emprise, ce pauvre homme avait ni plus ni moins insulté le groupe pour lequel Isidore avait épuisé tous les superlatifs musicaux. Isidore sentit l’adrénaline monter en lui,  ses oreilles se mirent à rougir, il entendait des guitares et des claviers partir à cent à l’heure, menés par une batterie électronique, et une petite voix frêle (la sienne ? était-il en train de crier lui-même ?) qui donnait tout ce qu’elle avait.

L’homme commençait seulement à sourire à son sauveur lorsqu’Isidore se jeta sur lui pour le rouer de coups. L’homme se remit à crier, terrorisé, et il fallut l’intervention in extremis d’Alex pour empêcher son ami de donner ne serait-ce qu’un coup de pied. A son tour, il le plaqua contre le mur pour le calmer. Dès que l’opportunité se présenta, l’autre homme se releva et se mit à courir le plus rapidement et le plus loin possible, en hurlant « Allez vous faire soigner, bande de tarés !» .

Epidoine 61 – Jeremy Jay / Slow Dance

Slow Dance

Slow Dance

Ecoutez en lisant : In This Lonely Town et Will You Dance With Me?

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Isidore avait beaucoup réfléchi à la meilleure façon d’aborder Emeline. Il y avait passé beaucoup de temps et d’énergie, et il ne pouvait nier qu’il avait passé trop de temps à préparer des actes qui n’étaient jamais venus, en tout cas pas comme il l’avait imaginé.

Qu’il se retrouve nez à nez avec Emeline, cette opportunité imprévisible et pas du tout préparée, tout cela ne pouvait qu’indiquer à Isidore qu’un passage à l’action était rigoureusement nécessaire. D’autant plus qu’Isidore commençait à se demander si, à force de nonchalance, son comportement finirait par passer pour de l’indifférence, et son côté pince-sans-rire pour du mépris.

Emeline n’avait pas vu Isidore.  Lorsque l’arrivée de la prochaine rame de métro s’annonça bruyamment, Emeline se leva, regarda à gauche puis à droite, comme un piéton qui s’apprête à traverser une rue. Isidore, à la fois spectacteur et acteur, observa cette scène se dérouler au ralenti, alors que son iPod jouait la piste In This Lonely Town de Jeremy Jay, ne couvrant pas complètement les bruits ambiants de la station.

Emeline croisa le regard d’Isidore, et son visage était complètement dénué d’expression de surprise.

A cet instant précis, comme à bien d’autre moments, Isidore aurait voulu être aussi beau, confiant et cool que Jeremy Jay sur la pochette de son dernier album. Être capable d’avancer et d’exister simplement, sans en faire trop, de dérouler un dialogue déjà entendu mille fois, mais avec une fraîcheur inédite.

Sans échanger un mot, Emeline et Isidore montèrent à bord du métro et s’assirent l’un en face de l’autre sur les banquettes vertes. Les secondes passèrent et Isidore semblait une fois de plus incapable d’exprimer ce qui occupait 90 % de ses facultés intellectuelles depuis plusieurs semaines.

Il finit tout de même par demander à Emeline sa destination, mais fut incapable d’écouter sa réponse. Les minutes passaient et Isidore, une station avant Pigalle, se raccrocha au titre de fin de Slow Dance, Where Could We Tonight. A l’issue de cet échange minimaliste, ils prirent donc rendez-vous le soir même, dans un bar du XIème arrondissement.

A la station Pigalle, Isidore descendit de la rame, encore incrédule.  Il fut sortit de ses pensées par la vision de deux hommes qui s’empoignaient : l’un d’entre eux était son ami Alex.

Epidoine 60 – The High Dials / Moon Country

Moon Country

Moon Country

Ecoutez en lisant : These Days Mean Nothing To Me et Book Of The Dead

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Isidore se réveilla une nouvelle fois, ce même samedi, mais un plus tard, en pleine forme. Il n’avait pourtant pas dormi plus que d’habitude, mais il se sentait rempli d’une énergie débordante et bienfaitrice. Il décida que sa condition était idéale pour voir son ami Alex, d’autant qu’il avait l’impression que cela faisait une éternité qu’il ne l’avait pas vu.
Il alluma son portable, se connecta à sa messagerie instantanée, tapa frénétiquement sur son clavier, se rua sous la douche, s’habilla le corps encore humide, enfila son casque, lança son iPod en lecture aléatoire, et sortit de chez lui comme poussé par une tornade, pour aller déjeuner avec son ami, qui semblait toujours aussi ravi, enthousiaste et cinglé qu’à son habitude.

Le premier morceau joué par l’objet auquel il accordait le plus d’importance au monde fut These Days Mean Nothing To Me, et il sembla être tellement en adéquation avec l’état dans lequel il se trouvait (ce côté psychédélique qui n’en fait pas trop, cette rythmique qui donne envie de danser sans pour autant lorgner vers les gimmicks de dancefloor, ces harmonies vocales et cette guitare carillonante qui convoquent les Byrds) qu’il stoppa immédiatement la lecture aléatoire pour écouter l’intégralité de l’album.

Les transports en commun étaient propices à l’écoute attentive d’un album acheté ou téléchargé récemment, et Isidore arbora un sourire béat en s’asseyant confortablement dans le métro que le soleil avait vidé, au profit des Vélib. Il ferma les yeux pour se concentrer sur le dernier album de ce groupe de Montréal, totalement méconnu, mais qui avait à jamais marqué son esprit, grâce à deux morceaux totalement inouïs : Things Are Getting Better, de l’album A New Devotion, emmené par une sitar survoltée et survitaminée, et le très Who-esque (période Sell Out) Our Time is Coming, issu de War Of The Wakening Phantoms.

Si l’on retrouvait cette énergie dans le nouvel album, beaucoup de choses avaient changé. Rishi Dhir avait pris sa sitar sous son bras et quitté le groupe, pour commencer. Les tournées avaient épuisé les uns et les autres, menaçant l’avenir du groupe. Et puis, selon le vieil adage, le groupe était revenu, plus fort, plus apaisé, plus sûr de ses qualités.

Une vibration dans sa poche tira Isidore de sa rêverie. Sans ouvrir les yeux, il attrapa son téléphone, décrocha et, souriant toujours, répondit :
- Allooooooo…
- Isidore ? T’es encore dans le métro ? Tu vas arriver bientôt ?
- Hein ? Alex ? Mais je comprends pas, je suis parti à l’heure pourtant…
Il ouvrit les yeux et s’aperçut qu’il avait raté sa correspondance. Il se trouvait à l’autre bout de la ville. Il sortit in extremis du wagon, heurtant avec son épaule la porte qui se refermait sur lui.
- Alex ? On peut se donner un autre point de rendez-vous ?…

Epidoine 59 – Alela Diane / To Be Still

To Be Still

To Be Still

Ecoutez en lisant : White As Diamonds et Age Old Blue

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Ce soir-là, alors qu’il était dans son lit, en train de chercher le sommeil, Isidore essaya de faire le point sur la situation, sa situation, et tous les événements qui se passaient autour de lui.
Lorsqu’il était extrêmement fatigué, il aimait laisser son esprit errer dans la nuit noire, tout en écoutant de la musique, sans vraiment chercher à lutter contre le sommeil, mais sans non plus se mettre dans les meilleures conditions pour le trouver au plus vite.
Cela lui rappelait ses voyages aux Etats-Unis, lorsque, le soir de son arrivée sur le continent, il restait éveillé le plus tard possible, pour combattre le décalage horaire. Il se retrouvait alors dans un état de fatigue extrême, qu’il aimait comparer à la drogue (étant sujet aux calculs rénaux, il lui était déjà arrivé de se retrouver sous morphine), sans les effets nocifs et sans l’accoutumance. D’abord il y avait ce rythme lancinant, puis une mélodie imaginaire limpide et lumineuse, qu’on a envie de suivre, tout en sachant que la suivre jusqu’au bout signifie la perdre, alors même que l’on souhaite faire durer cette sensation le plus longtemps possible.

Isidore pensait à Emeline, bien évidemment : depuis ses dernières tentatives infructueuses de la voir seule, il avait échangé quelques mots avec elle, mais sans plus. S’imaginer la voir au travail amenaient ses pensées vers Jipé : il avait maintenant compris que Jean-Philippe s’était bien moqué de lui avec sa « promo» , dont le seul but était de se débarrasser de Jipé, sans faire le sale boulot. D’ailleurs, pourquoi ne pas changer de boulot ? Et l’association d’idées, dont seul le cerveau avait la clé, le ramenait à Romuald et à la discussion qu’ils avaient eu ce soir là : Romuald changeait de travail. Mieux, il s’inventait son nouvel environnement de travail, propulsé par un optimisme et une confiance sans faille.

Isidore sentait qu’il allait s’endormir, aussi il augmenta le son de son iPod, et la voix d’Alela Diane emplit totalement son esprit, qui lui semblait à présent vide, et donc apaisé. Il était tard, trop tard pour regarder l’heure, mais pas encore assez tard pour s’empêcher de prendre des résolutions ridicules.
Demain, il irait parler à Emeline, une bonne fois pour toute.
Demain, il apprendrait à Jipé qu’il avait été choisi, lui, son subordonné, pour le foutre à la porte.
Demain, il demanderait à Romuald en quoi a consisté son travail ses trois dernières années.

Il sourit, puis réalisa qu’il était vendredi soir, et que demain, ce serait samedi.

« Those songs, for children, to sing, Those songs, for children, to sing…»  chantait Alela Diane. Isidore s’endormit brutalement, dès la fin de Lady Divine.

Epidoine 58 – The Whitest Boy Alive / Rules

Rules

Rules

Ecoutez en lisant : Intentions et Courage

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Rendez-vous fut donc pris pour le soir même, chez Isidore. Ainsi, se disait-il, Romuald ne pourra s’enfuir comme il l’avait fait à midi.
Isidore remarqua cependant rapidement que son ami n’en avait aucune intention, et, ce soir-là, aucune mention ne fut faite de ce qui s’était passé à la Brasserie plus tôt dans la journée. Cela signifiait, et tous les deux le savaient, qu’aucune mention de l’incident ne serait jamais faite.

Romuald, d’ailleurs, semblait plutôt en forme, malgré les nouvelles qu’il amenait. Certes, au travail, son équipe était effectivement supprimée (» On ne créé pas directement de revenu, donc ils nous jettent. Mais j’ai hâte de voir comment ils vont s’en sortir lorsque les client auront besoin de nous…» ), mais il exposait les tenants et les aboutissants de cette histoire avec une énergie nouvelle, qu’Isidore n’avait pas observée chez lui depuis très longtemps. C’était tout juste si Romuald ne sautillait pas en rond sur le plancher. On l’aurait dit propulsé par un tempo binaire entraînant, tel un lapin Duracell dansant sur de l’électro rock.

Isidore se rappela son analogie du midi, à propos de Bill Callahan et Smog, et voulut en tirer une autre règle, qui s’appliquerait à ce qu’il observait chez son ami.
Parfois, quitter un groupe dans lequel on avait atteint un rythme de croisière, aussi bon soit-il, permettait de se remettre en cause et de partir sur un projet tout autre, soit seul, soit en créant une nouvelle synergie, avec d’autres personnes. Ainsi, pensait Isidore, Erlend Oye avait quitté Kings of Convenience après deux excellents albums quasi-identiques, pour aller bidouiller des merveilles électro pop en compagnie de trois autres personnes. Finies les ballades acoustiques façon Simon & Garfunkel, il s’amusait dorénavant à écrire des morceaux accrocheurs, pour ne pas dire dansants.
Et Isidore n’était certes pas un grand amateur, ni un fin connaisseur, de l’électro pop, mais il était incapable de résister à une mélodie accrocheuse et immédiate, c’était écrit dans son ADN.

Car c’était bien d’un nouveau projet qu’il s’agissait ici. Romuald allait continuer de faire plus ou moins ce qu’il faisait avant (Isidore n’avait jamais compris de quoi il s’agissait, et même si le moment était propice à une ré-explication, il n’osait redemander), mais au sein d’une mini structure, SA structure, pour être exacte. Romuald, comme à son habitude, était intarissable, enthousiaste et excessif.
Isidore l’écoutait en souriant, sentant l’excitation monter graduellement, pour atteindre son paroxysme à la conclusion du monologue, au moment où Romuald dévoila le nom de sa nouvelle entreprise :
- …Et c’est pour ça qu’on a décidé de s’appeler… Korenie !

Epidoine 57 – Bill Callahan / Sometimes I Wish We Were An Eagle

Sometimes I Wish We Were An Eagle

Sometimes I Wish We Were An Eagle

Ecoutez en lisant : Eid Ma, Clack Shaw et Too Many Birds

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Mais Romuald ne revint pas.

Passé la surprise et l’interrogation concernant l’endroit où il pouvait bien être, et ce qu’il était en train de faire, Isidore comprit rapidement qu’il ne reviendrait pas. Il aperçut même que son ami avait laissé un billet de vingt euros, discrètement coincé sous son assiette, qu’il avait intégralement terminée.
Il était 14h passées, et les gens quittaient la brasserie en masse, accentuant la sensation de solitude d’Isidore.

Il se rendit compte que pendant les dernières minutes de sa conversation avec Romuald, au lieu de converser et de partager, il avait fait un monologue : il n’y avait eu aucune participation de son interlocuteur, aucune relance, aucune suggestion, aucune proposition. Isidore avait dicté le sens de la conversation, et celle-ci s’était arrêtée quand il avait fermé la bouche, pour ne plus repartir.
Il se sentait dans la peau d’un artiste qui, après avoir passé des années avec un groupe, avoir enregistré des albums de qualité, avoir donné tout ce qu’il y avait à donner, se retrouvait seul. S’il ne détestait pas aussi viscéralement Johnny Halliday (il était persuadé qu’une conspiration pro-Johnny paralysait le monde des médias, empêchant toute voix discordante à son sujet, mettant sous l’éteignoir toute information un tant soit peur mauvaise au sujet de la star des stars), il se serait peut-être mis à chantonner le refrain du Chanteur Abandonné, mais ses pensées allaient plutôt vers Bill Callahan, le leader de (feu ?) Smog, qui sortait ces jours-ci un album solo.

Bill était l’homme à tout faire du groupe, et bien malin celui qui aujourd’hui pouvait dire la différence entre un morceau d’un album de Smog et un issu de Sometimes I Wish We Were An Eagle. Cela n’empêchait pas l’album solo d’être de très bonne qualité, de comporter des morceaux aussi bien écrits que chantés, joués et produits.

Isidore sentait bien qu’il y avait une morale à tirer de tout cela, mais laquelle… Probablement quelque chose comme « si l’on ne peut tirer le meilleur de ses collègues / interlocuteurs / musiciens, autant continuer tout seul» …

- Bon, c’est fini, il va payer ? Je vais pouvoir ranger ?
Le serveur, toujours aussi aimable, tira Isidore de sa rêverie. Il paya, et se dirigea vers son bureau, dans les rues désertées par les employés. C’est à ce moment précis, alors qu’il s’imaginait en chômeur déambulant dans les rues libérées, qu’il se rappela ce que lui avait dit son ami : il allait perdre son travail. Il se promit de l’appeler pour essayer de le voir dès le soir.

Epidoine 56 – Elvis Perkins / In Dearland

In Dearland

In Dearland

Ecoutez en lisant : Shampoo et Chains, Chains, Chains

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- Ton équipe est supprimée ?
En répétant les mots que Romuald lui-même avait dit, Isidore parut suspicieux.
- Mais ils t’avaient pas déjà fait le coup l’année dernière ? ajouta-t-il.
- Si si ! répondit Rom, toujours aussi hilare. C’est énorme, non ?
- Je sais pas si je mets le même sens derrière ce mot, mais oui, c’est énorme… En tout cas t’as pas l’air traumatisé, c’est déjà ça. Remarque, je sais pas si je dois m’en réjouir ou m’en méfier. Du coup tu vas trouver un autre poste dans la boite ?
- Non non, cette fois je me tire, j’en ai marre. Je vais monter ma boite !
- La vache, on va de révélation en révélation… Tout seul, tu vas faire ça ?
- Non, j’ai un collègue avec qui je m’entends bien. Tu le connais pas je crois. Bref, on va faire ça ensemble. Mais avant, attention, je vais me prendre une belle tranche de vacances ! Je vais aller en Dearland, mec !
- En quoi ?
- En DEARLAND !

Romuald expliqua qu’il voulait aller à la rencontre du folk, du vrai, aux Etats-Unis. Que cela faisait maintenant quelques années qu’il écoutait presque exclusivement de la musique folk, et qu’il voulait passer plusieurs semaines dans le centre des États-Unis, dans le Tennessee pour commencer, puis éventuellement descendre jusqu’à la Louisiane, et pourquoi pas finir dans le village, à New York, sans exclure la possibilité de ne plus jamais revenir. Il raconta en long, en large et en travers qu’il voulait apprendre la guitare, l’harmonica, pour jouer de la musique « comme là-bas» . Il s’achèterait des santiags (lui qui n’avait jamais porté de botte de sa vie), des vestes à franges, et évoquait même l’hypothèse de passer son permis moto, pour conduire une Harley.

Il expliqua comment, à la suite de l’annonce de la suppression de son équipe, il avait immédiatement écouté l’album d’Elvis Perkins, et qu’il avait eu comme un déclic. Cet album représentait pour lui la quintessence de ce qu’il aimait dans le folk, le côté discret (voire inconnu), simple et humble inclus.

Il était à l’évidence sur-motivé. Il mordit à pleines dents dans le faux-filet bleu que le serveur, méfiant depuis la série de cris, avait accompagné d’un regard réprobateur.
- Mais bon, on parle que de moi, là. C’est toi qu’avait un truc à me dire au départ, non ? questionne Romuald, la bouche pleine de sang de bœuf.
Effectivement, Isidore avait prévu de parler de sa promotion, du souci « Jipé»  (que Romuald connaissait, puisqu’il l’avait croisé pendant ses études), bref de son travail. Mais, après l’annonce autrement plus excitante de Rom, il n’avait pas le cœur de parler de ça. Pris de court, forcé de répondre quelque chose de fort, inédit, impressionnant, dévastateur.
- Moi ? Ben écoute, je suis amoureux…

Un filet de sang dégoulina de la bouche ouverte de Romuald.

Epidoine 55 – Pale Young Gentlemen / Black Forest (tra la la)

Black Forest (tra la la)

Black Forest (tra la la)

Ecoutez en lisant : Marvelous Design et The Crook Of My Good Arm

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Isidore en eut le souffle coupé.
Romuald, voyant que son annonce avait produit l’effet escompté, redoubla de fierté. Au lieu d’embrayer sur les explications qu’Isidore attendait, il s’assit, essaya tant bien que mal d’agrandir la circonférence de son sourire, et plongea le nez dans le menu, en sifflotant. Isidore ouvrit la bouche pour poser la première question, mais ne sut laquelle choisir. Puis, la bouche toujours ouverte, il se mit à écouter l’air que sifflotait Rom, et la mélodie lui rappela quelque chose.

Elle possédait indéniablement une sonorité folk, mais avec un côté irrégulier, non poli, comme un couteau qui n’aurait été aiguisé qu’à moitié. La rythmique, très sautillante, était à 200% binaire, et Rom tapait du pied comme pour le souligner. Il y avait chez lui un sentiment d’arrogance, type Murder By Death, mêlé au joyeux et totalement irrationnel « j’m'en foutisme»  que l’on retrouve chez Man Man (ah ouais, t’aimes pas ? Et ben j’en ai rien à foutre, je chante quand même, ou je siffle quand même, en l’occurrence…). Le tout porté par une envie d’accélérer le tempo au fur et à mesure que la chanson avance.

Il connaissait ce morceau. Il connaissait ce groupe. Il connaissait cette mélodie. Il connaissait.
Peut-être même qu’il possédait l’album d’où était issu le morceau. Il y avait fort à parier également que cet album était dans son iPod en ce moment même. Il ferma le yeux pour se concentrer, et se mit à chantonner. Il était rompu aux pop quizz et autres blind test, on pouvait même dire qu’il adorait ça. Sa technique était simple, et probablement répandue : il essayait de retrouver des mots de la chanson, puis de les rapprocher afin de former des phrases. Généralement, le refrain fonctionnait mieux, puisqu’il était répété plusieurs fois dans le morceau. Et, comme souvent, le refrain contenait le titre du morceau, le tour était rapidement joué. « Run run»  furent les premiers mots qui lui vinrent en tête, comme un gimmick…

Romuald, surpris de ne rien entendre venir de la part de son ami, leva les yeux de la carte, et vit son ami marmonner des phrases incompréhensibles, les yeux clos :
- mmmnnnggggg think that I’m too weak… la la la Run runRUNgood name
- Ça va bien Isidore ?

Isidore leva la main, l’index pointant le ciel, pour faire taire son ami, qui s’exécuta sur le champ. Puis il continua à égrainer les pièces de ce puzzle lexical. Il sentait la fin proche, il devenait de plus excité, et avait de plus en plus de mal à rester assis calmement sur sa chaise.
- I don’t really care run rungood armcrookTHE CROOK OF MY GOOD ARM !!
Il avait crié tellement fort ces six derniers mots que toutes les conversations dans la brasserie s’arrêtèrent soudainement. Romulad poussa un cri de frayeur qui se maria étonnamment bien avec le mot arm : « AAAARRRRGGGGHHHHHHH» .

Un serveur accourut à leur table.

Epidoine 54 – Neko Case / Middle Cyclone

Middle Cyclone

Middle Cyclone

Ecoutez en lisant : The Next Time You Say Forever et People Gotta A Lotta Nerve

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Cette nuit Isidore fit un long rêve étrange, tenace et vertigineux, qui le laissa épuisé au petit matin. Dans son rêve, Emeline était armée d’une lance et le pourchassait. Pour Isidore, cette poursuite s’apparentait à un long footing pendant lequel il n’avait jamais réussi à reprendre son souffle. Maintenant qu’il était réveillé, qu’il prenait son petit déjeuner, l’aspect étouffant et fatigant du rêve s’atténuait pour ne laisser que le souvenir d’Emeline. Cette fille était superbe, et cette nuit-là, elle avait pris une apparence très proche de la rousse Neko Case, membre des New Pornographers. Vêtue d’une robe plutot courte, de souliers à talons, Emeline telle qu’elle était apparue dans le rêve d’Isidore était loin du look plus classique qu’elle adoptait au bureau.

La métamorphose d’Emeline en Neko Case n’était pas vraiment une surprise pour Isidore. A défaut d’occuper ses soirées en compagnie d’Emeline, Isidore usait jusqu’à la corde le dernier album de Neko Case.  De tonalité aussi pêchue et fougueuse que sa pochette le laissait présager, ce disque énergique n’était pas de tout repos. L’album Middle Cyclone était bien nommé, tout comme les titres This Tornado Loves You, Vengeance is Sleeping, ou encore People Got A Lotta Nerve. Manifestement Neko Case était plutôt remontée, et Isidore se sentait comme la cible désignée des reproches, des colères de la chanteuse américaine.

I’m an animal, you’re an animal too, clamait Neko Case dans une des chansons les plus apaisées de ce deuxième album. Cette déclaration plaisait infiniment à Isidore. Il termina sa tasse de café, débarassa la table du petit-déjeuner.

Il décida alors d’appeler Romuald, ce qu’il faisait très rarement. Les deux amis ayant l’habitude de communiquer par courrier électronique ou messagerie instantanée.
- Allo Isidore ?
- Salut Rom ça va ? Quoi de neuf ?
- C’est à toi qu’il faut poser cette question ! On peut savoir ce que tu fous ces derniers temps ? Tu te fais rare, tu n’étais même pas au concert de mardi !
- Ecoute Rom, j’ai un peu de mal en ce moment, c’est un peu compliqué au boulot.
- J’accepte évidemment tes excuses. Plus sérieusement, on peut se retrouver pour déjeuner ? J’ai une nouvelle à t’annoncer.
Isidore prit rendez-vous avec Rom, et raccrocha, les yeux écarquillés.
Il se rappela soudain que d’autres personnes existaient, en dehors de lui et Emeline.

Epidoine 53 – Sophie Madeleine / Love. Life. Ukulele

Love. Life. Ukulele

Love. Life. Ukulele

Ecoutez en lisant : Take Your Love With Me et You Are My Favorite

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Vendredi soir, 20 heures. Au début de la semaine, Isidore s’était fixé deux objectifs. Le premier, se « rapprocher»  d’Emeline était partiellement atteint. Le second, s’entretenir sur un pied d’égalité avec Jean-Philippe, était un fiasco. Concernant Emeline, la frustration était toujours la même, voir plus importante, et il aurait préféré passé ce vendredi soir en sa compagnie. Par ailleurs, difficile de dire de quoi l’avenir serait fait, et il ne pouvait que s’en vouloir de ne pas avoir su être plus direct. Il avait toutefois une certitude : cette fille lui plaisait de plus en plus, et il penserait à elle, à ses habits, à sa façon de parler et de marcher, tout le week-end.

Quand il alluma son ordinateur, à la recherche de nouveautés musicales à se mettre sous la dent, il fut attiré par la pochette de l’album de Sophie Madeleine, une inconnue, forcément jolie comme 99% des chanteuses. Il trouva très peu d’informations sur l’artiste, et se contenta de découvrir les chansons probablement les plus insignifiantes qu’il ait écouté depuis longtemps. Pourtant, l’ensemble était cohérent, et Isidore était particulièrement sensible au titre évident : Love. Life. Ukulele, le tout écrit en lettre capitales.

Il écouta donc l’album en entier, d’une traite, en substituant dans son imagination Emeline à Sophie. Ce mélange de discrétion et de féminité était irrésistible. A la fin de l’album, il ne put s’empêcher de penser à la réaction de son ami Romuald s’il lui avait confié l’effet provoqué par ces quelques chansons enregistrées avec un modeste ukulélé. Pourtant, à cet instant précis, il ne souhait pas écouter autre chose que les petites vignettes de Sophie Madeleine.

Le plaisir de cette écoute n’éloigna pas le souvenir du dernier entretien avec Jean-Philippe. En repensant à ses quelques minutes, Isidore ne put qu’être ébloui par la façon dont son supérieur avait obtenu exactement ce qu’il voulait, sans avoir à déployer des trésors d’argumentation. La discussion avait été courte, et à aucun moment Isidore n’avait eu d’emprise sur la conversation. Il avait pourtant préparé son intervention, récité dans sa tête à plusieurs reprises les mots qu’il utiliserait.

Mais malheureusement pour lui, ces derniers temps, certains éléments demeuraient imprévisibles, à l’image du nouveau personnage incontrôlable qu’était devenu Jipé.